F.3. Éphèse (2e partie)

La crise de l’Église de Corinthe (1)

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Les ruines de Corinthe devant l’Acrocorinthe

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Navire marchand antique

Pendant ce séjour de 2 ou 3 ans de Paul à Éphèse, celui-ci doit affronter une crise importante de l’Église de Corinthe. Il est possible que Paul entende parler des problèmes, au moins en partie, par Apollos. Celui-ci était à Corinthe lorsque Paul est arrivé à Éphèse, or il est maintenant de retour dans la capitale de l’Asie. Par ailleurs, les deux villes étant des ports importants, il est probable que les communications se soient faites naturellement au gré des voyages commerciaux, ou encore que des messagers aient fait l’aller-retour entre les deux villes (« les gens de chez Chloé » (1 Co 1,11)).

Quelle est cette crise ? En fait, elle est multiforme.

Des divisions sont apparues au sein de la communauté. Certains se réclament de Paul, d’autres d’Apollos, d’autres de « Képhas » (c’est-à-dire Pierre). Par ailleurs, des scandales éclatent : procès entre chrétiens, problèmes de mœurs incompatibles avec la foi chrétienne (inceste, débauche, ivrognerie, cupidité,…) Il faut faire cesser ces comportements qui sont un contre-témoignage au Christ.

Dans un premier temps, Paul tente de résoudre la crise par courrier.

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Scène de rue dans l’antiquité

Il écrit une première lettre, qui n’est pas parvenue jusqu’à nous, et qu’on appelle « lettre pré-canonique » car elle a précédé celles qui sont dans le canon des Écritures. Paul fait allusion à celle-ci dans ce que nous appelons la « 1e lettre de St Paul aux Corinthiens » : 

En vous écrivant, dans ma lettre, de n’avoir pas de relations avec des débauchés, je n’entendais nullement les débauchés de ce monde, ou bien les cupides et les rapaces, ou les idolâtres ; car il vous faudrait alors sortir du monde. Non, je vous ai écrit de n’avoir pas de rapports avec celui qui, tout en portant le nom de frère, serait débauché, cupide, idolâtre, insulteur, ivrogne ou rapace, et même, avec un tel homme, de ne point prendre de repas. (1 Co 5, 9-11)

Il semble que cette lettre « pré-canonique » n’ait pas eu un grand effet.

Mais le contact est pris avec Paul. Une délégation de Corinthiens, constituée de Stéphanas, Fortunatus et Achaïcus (1 Co 16,17) vient jusqu’à Éphèse pour le consulter sur des questions concernant divers sujet : les vierges consacrées au Seigneur, le problème des viandes immolées aux idoles, l’expression des charismes dans l’assemblée de prière, la résurrection des morts, la collecte d’argent pour secourir les chrétiens de Jérusalem.

(Suite de la « Crise de l’Église de Corinthe » en F.5. En Macédoine)

 

La 1e lettre aux Corinthiens

 

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Papyrus du 3e siècle comportant un extrait des chapitres 7 et 8 de 1 Co

Paul se met alors à écrire une longue lettre (16 chapitres), reprenant les problèmes et les questions, point par point.

 

« Paul, appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu, et Sosthène, le frère, à l’Église de Dieu établie à Corinthe, à ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints avec tous ceux qui en tout lieu invoquent le nom de Jésus Christ notre Seigneur, le leur et le nôtre ; à vous grâce et paix de par Dieu, notre Père, et le Seigneur Jésus Christ ! » (1 Co 1,1-3).

 

Sosthène est un chrétien, connu des Corinthiens, se trouvant à Éphèse. Est-ce le même que le Sosthène, chef de la synagogue de Corinthe, battu par les Juifs (Ac 18,17) ? Rien n’est moins sûr.

 

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Plus ancienne représentation du Christ crucifié – Basilique Ste Sabine à Rome – 5e siècle

Le 1e sujet que Paul aborde est celui des divisions entre chrétiens.

Des partis se sont formés : ceux qui sont pour Paul, pour Apollos, pour Képhas, pour Christ. Comme toujours, Paul prend immédiatement de la hauteur. Les divisions viennent de l’orgueil des intelligences se croyant supérieures aux autres, et ne font que révéler l’immaturité de ceux qui sont concernés. Alors Paul expose « la folie de la Croix », véritable sagesse de Dieu. « Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Co 1,25). Par son abaissement, le Christ a réduit à néant l’orgueil humain. L’Esprit Saint permet de comprendre et d’accueillir cette révolution de l’amour, et c’est lui encore, qui, faisant croître l’homme spirituel, l’unit et le donne au Christ, lequel n’est pas divisé. « Vous êtes au Christ et Christ est à Dieu » (1 Co 3,23).

 

Paul traite ensuite de deux scandales : un cas d’inceste et un cas de procès entre chrétiens.

Paul exhorte avec force : « Enlevez le mauvais du milieu de vous » (1 Co 5,13). « Ne vous y trompez pas ! Ni impudiques, ni idolâtres, ni adultères, ni dépravés, ni gens de mœurs infâmes, ni voleurs, ni cupides, pas plus qu’ivrognes, insulteurs ou rapaces, n’hériteront du Royaume de Dieu. » (1 Co 6,9-10). Il semble que la parole de Paul garde en notre temps toute son actualité…

 

Ensuite, Paul répond à une question qu’on lui pose sur le mariage et la virginité consacrée. Nous apprenons à l’occasion que Paul n’était pas marié.

 

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Sacrifice d’un taureau – Pompéi

Puis vient une question importante : Peut-on, lorsqu’on est chrétien, manger des viandes qui ont été offertes aux dieux païens, puis vendues au marché ?

Certains disent que non, car il faut rompre avec le paganisme. D’autres disent que oui, car les dieux païens ne sont rien et nous sommes libres de consommer cette viande.

 

 

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Sacrifice d’un sanglier en Grèce (500 av. JC)

Le premier point de réponse de Paul est centré sur la charité fraternelle : si un acte, qui n’est pas mauvais en soi, fait chuter mon frère, il vaut mieux m’en abstenir.

Puis Paul développe la notion de liberté, tout à fait à l’inverse de la vision du monde. La source de la liberté est l’amour qui fait rechercher le bien de l’autre plutôt que le sien propre. C’est d’ailleurs ce qui a conduit Paul à annoncer l’Évangile à Corinthe, sans rechercher autre chose que le salut des Corinthiens. « Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, afin de gagner le plus grand nombre. » (1 Co 9,19). Alors, Corinthiens, faites comme moi : entraînez-vous à la liberté véritable avec autant de rigueur que les athlètes des jeux isthmiques, et « courez de manière à l’emporter ! » (1 Co 9,24). À partir des leçons de l’histoire d’Israël, Paul met aussi en garde ceux qui se croient forts et qui pourraient bien tomber.

Dernier argument, qui nous est plus difficile d’accès aujourd’hui : les dieux païens ne sont pas des dieux, mais ce sont les démons qui ont suscité ces cultes. Alors, au nom de notre appartenance au Christ, il faut rompre avec ce qui est compromission avec les démons.

Écoutons la conclusion de Paul au terme de sa réponse : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. Ne donnez scandale ni aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l’Église de Dieu, tout comme moi je m’efforce de plaire en tout à tous, ne recherchant pas mon propre intérêt, mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés. » (1 Co 10,31-33) Et Paul de conclure : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ. » (1 Co 11,1)

 

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Institution de l’Eucharistie – Manuscrit Rossano – 6e siècle

Paul aborde ensuite une question sur les assemblées religieuses, qui a perdu de son intérêt aujourd’hui. Mais c’est l’occasion de nous transmettre un joyau : un des 4 récits de l’institution de l’Eucharistie (avec ceux des Évangiles de Matthieu, Marc et Luc).

« Pour moi, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : “Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.” De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : “Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi.” » (1 Co 11,23-25)

 

Les chapitres 12, 13 et 14 forment une unité. Paul y traite des charismes, ces manifestations de l’Esprit destinées à construire l’Église.
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Assemblée de prière – Site de la communauté de l’Emmanuel

L’Église de Corinthe était riche en charismes. Mais il régnait un certain désordre, sur fond de divisions. Paul rappelle l’unité de l’Esprit, source des charismes, et l’unité de l’Église, corps du Christ dont chacun est un membre. En vertu de ces principes, chacun a besoin des autres. Puis vient le cœur de l’enseignement sur les charismes : la voie excellente est celle de la charité, de l’amour divin qui circule entre les membres de l’Église. Ainsi, les charismes naissent de l’amour et sont au service de l’amour. Enfin, Paul prend des exemples concrets et pratiques pour l’exercice harmonieux des charismes. « Ainsi donc, mes frères, aspirez au don de prophétie, et n’empêchez pas de parler en langues. Mais que tout se passe dignement et dans l’ordre. » (1 Co 14,39-40)

Ces chapitres sont précieux pour comprendre ce « courant de grâce » (Pape François) qu’est le Renouveau charismatique, qui redécouvre en notre temps la façon ordinaire de prier au temps de St Paul.

Le chapitre 15 de l’épître est un profond enseignement sur la question de la résurrection, qui est au cœur de la foi chrétienne.
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Résurrection des morts – Tympan de la cathédrale d’Amiens

– Le Christ est-il ressuscité ?

– Oui, bien sûr, répond Paul, sinon les chrétiens sont les plus malheureux des hommes.

– Mais les morts ressuscitent-ils ? « Avec quel corps reviennent-ils ?

– Insensé ! Ce que tu sèmes, toi, ne reprend vie s’il ne meurt. Et ce que tu sèmes, ce n’est pas le corps à venir, mais un simple grain, soit de blé, soit de quelque autre plante ; et Dieu lui donne un corps à son gré, à chaque semence un corps particulier. » (1 Co 15,35-38)

Ainsi en est-il des hommes après leur mort, qui porteront dans leur humanité ressuscitée l’image de l’homme céleste, Jésus le Vivant. « En un instant, en un clin d’œil, au son de la trompette finale, car elle sonnera, la trompette, et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons transformés. Il faut, en effet, que cet être corruptible revête l’incorruptibilité, que cet être mortel revête l’immortalité. Quand donc cet être corruptible aura revêtu l’incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l’immortalité, alors s’accomplira la parole qui est écrite : La mort a été engloutie dans la victoire. » (1 Co 15,52-54)

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Jésus et St Pierre – Sarcophage de Genzano (5e siècle), musée des Beaux-Arts de Lyon

Au début de ce chapitre 15, Paul nous transmet une tradition remarquable concernant les apparitions du Christ : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Képhas, puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de 500 frères à la fois – la plupart d’entre eux demeurent jusqu’à présent et quelques-uns se sont endormis – ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et, en tout dernier lieu, il m’est apparu à moi aussi, comme à l’avorton. » (1 Co 15, 3-8)

Christus resurrexit (chant de la Résurrection à Taizé)

Enfin, la lettre se termine par les projets de Paul (rester à Éphèse jusqu’à Pentecôte, puis venir à Corinthe après être passé par la Macédoine). En passant, Paul mentionne la collecte d’argent, dont nous reparlerons, pour soutenir l’Église de Jérusalem.

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St Paul – Icône de St André Roublev

Il renouvelle ses exhortations à la charité : « Que tout, chez vous, se fasse dans l’amour » (1 Co 15,14), puis salue ses destinataire en terminant sur ce qui habite son cœur : « Mon amour est avec vous tous en Christ Jésus. » (1 Co 16,24)

Cette magnifique lettre, sortie du cœur de l’apôtre, n’aura pas, nous le verrons, l’effet escompté. La crise corinthienne est loin d’être terminée.

En tous cas, conformément à ses projets, Paul envoie ses collaborateurs Timothée et Éraste en Macédoine pour préparer sa venue. Les Actes disent cependant que Paul reste encore un certain temps à Éphèse.

Extraits de la 1e lettre aux Corinthiens
  • Le Messie crucifié, puissance de Dieu, modèle des chrétien

Les Juifs demandent des signes et les Grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu. (1 Co 1,22-29)

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Descente du Christ en Croix – Benedetto Antelami – 1178

  •  La vocation d’Apôtre, marquée par la Croix

Je pense que Dieu nous a exposés, nous les apôtres, à la dernière place, comme des condamnés à mort : nous avons été donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes fous à cause du Christ, mais vous, vous êtes sages en Christ ; nous sommes faibles, vous êtes forts ; vous êtes à l’honneur, nous sommes méprisés. À cette heure encore, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités, vagabonds, et nous peinons en travaillant de nos mains. On nous insulte, nous bénissons ; on nous persécute, nous endurons ; on nous calomnie, nous consolons. Nous sommes jusqu’à présent, pour ainsi dire, les ordures du monde, le déchet de l’univers. (1 Co 4,9-13) 

  • Le corps est saint. Tout discours qui mépriserait le corps ne peut être chrétien.

Fuyez la débauche. Tout autre péché commis par l’homme est extérieur à son corps. Mais le débauché pèche contre son propre corps. Ou bien ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous et qui vous vient de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ? Quelqu’un a payé le prix de votre rachat. Glorifiez donc Dieu par votre corps. (1 Co 6,18-20) 

  • L’Eucharistie, sacrement de l’unité de l’Église et des chrétiens.

La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas une communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n’est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu’il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps : car tous nous participons à cet unique pain. (1 Co 10,16-17)

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La communion eucharistique – Manuscrit Rossano – 6e siècle

  • La foi est un don de Dieu.

Nul ne peut dire : « Jésus est Seigneur », si ce n’est par l’Esprit Saint. (1 Co 12,3) 

  • Nous sommes membres d’un corps unique : le corps du Christ.

Prenons une comparaison : le corps est un, et pourtant il a plusieurs membres. Mais tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est de même du Christ. Car nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. (1 Co 12,12-13) 

  • La foi chrétienne n’a aucun sens si le Christ n’est pas ressuscité.

Si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire, vous êtes encore dans vos péchés. Dès lors, même ceux qui sont morts en Christ sont perdus. Si nous avons mis notre espérance en Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. Mais non ! Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts ! (1 Co 15,17-20)

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La Résurrection du Christ – Icône copte

L’hymne à la charité

C’est l’un des passages les plus connus de cette 1e lettre aux Corinthiens. Il exalte l’amour authentique, dégagé de tout égoïsme et de tout orgueil.

Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien.

L’amour prend patience, l’amour rend service, il ne jalouse pas, il ne plastronne pas, il ne s’enfle pas d’orgueil, il ne fait rien de laid, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’irrite pas, il n’entretient pas de rancune, il ne se réjouit pas de l’injustice, mais il trouve sa joie dans la vérité. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout.

(1 Co 13,1-7)

Voici une version de cette hymne, mise en musique par le P. André Gouzes.