H.4. Un 4e voyage missionnaire ? (2)

H03 A4Dans la suite de cet hypothétique « 4e voyage missionnaire » qui a peut-être conduit Paul en Espagne, en Crète, à Éphèse, à Troas, en Macédoine, nous sommes conduits à Nicopolis. C’est de cette ville, ou bien en route vers elle, que Paul aurait écrit la lettre à Tite : Lorsque je t’aurai envoyé Artémas ou Tychique, hâte-toi de me rejoindre à Nicopolis. C’est là que j’ai décidé de passer l’hiver. (Tit 3,12)

 

Comment Paul est-il allé de la Macédoine (Thessalonique) à Nicopolis ?

A-t-il traversé la Grèce ? Il n’y a pas de voie romaine, et le relief est accidenté.

Une autre solution semble se présenter : Paul a pu suivre la Via Egnatia, qui l’aura conduit jusqu’à Dyrrachium (nous avons vu qu’une tradition a déjà mentionné le passage de Paul dans cette ville). Suivre la côte est alors facile, soit en bateau, soit par la voie romaine longeant la côte.

Un autre indice de cette hypothèse pourrait se trouver dans la 2e lettre à Timothée, écrite plus tard de Rome. Paul écrit que « Tite est parti pour la Dalmatie » (2 Tim 4,10). La Dalmatie est la région littorale est de l’Adriatique, dont Dyrrachium est la grande ville du sud.

Laissons notre imagination courir un peu.

  • Paul passe à Dyrrachium. Il y fonde une église, peut-être même dès son « 3e voyage ».
  • Il se rend à Nicopolis, et écrit à Tite.
  • Tite le rejoint à Nicopolis.
  • Paul l’envoie alors à Dyrrachium, voire plus au nord, donc en Dalmatie.
  • Du coup, lorsque Paul se trouve prisonnier à Rome, Tite pouvait se trouver encore en Dalmatie, ou bien y être retourné après un 1passage.

Tout cela est imagination. Nous ne saurons jamais…

 

Nicopolis

La ville de Nicopolis (littéralement : « ville de la victoire ») a été fondée par Auguste pour célébrer sa victoire navale d’Actium contre Marc-Antoine. Il en fait une ville importante, dotée de privilèges commerciaux, politiques et religieux. La ville est dotée de deux ports : un sur la Mer Ionienne, et l’autre sur le Golf Ambracique.

 

 

La lettre à Tite

Paul s’adresse à Tite en écrivant : « mon véritable enfant en notre foi commune » (Tit 1,4).

Sa mission ? « Si je t’ai laissé en Crète, c’est pour y achever l’organisation et pour établir dans chaque ville des presbytres, conformément à mes instructions. » (Tit 1,5)

Pour ces « anciens » qui doivent veiller sur l’Église, on retrouve les mêmes qualités énumérées par Paul dans sa 1e lettre à Timothée : « hospitalier, ami du bien, pondéré, juste, pieux, maître de soi, attaché à l’enseignement sûr, conforme à la doctrine. » (Tit 1,8-9)

De même, on retrouve les mêmes difficultés. Il semble y avoir des personnes issues du judaïsme, s’érigeant en docteurs et enseignant des doctrines erronées. On va polémiquer sur la Loi, les généalogies, et des familles entières sont bouleversées (Tit 1,10).

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Reconstitution d’une fresque de la catacombe de Calixte à Rome représentant une famille chrétienne

Paul donne aussi des instructions concernant les vieillards, les femmes âgées, les jeunes femmes et jeunes gens, les esclaves. Tous doivent tendre à la sainteté, « vivre en ce siècle présent dans la réserve, la justice et la piété, attendant la bienheureuse espérance et l’Apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus qui s’est livré pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de purifier un peuple qui lui appartienne en propre, zélé pour le bien. » (Tit 2,12-14)

Tite lui-même doit montrer l’exemple.

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Le Christ ressuscite un mort – Sarcophage d’Adelphia

Paul rappelle enfin que l’on doit tout à l’immense miséricorde de Dieu. Sans doute a-t-il en mémoire, comme tout au long de sa vie, son expérience personnelle. « Nous étions naguère des insensés, des rebelles, des égarés, esclaves d’une foule de convoitises et de plaisirs, vivant dans la malice et l’envie, odieux et nous haïssant les uns les autres. Mais le jour où apparurent la bonté de Dieu notre Sauveur et son amour pour les hommes, il ne s’est pas occupé des œuvres de justice que nous avions pu accomplir, mais, poussé par sa seule miséricorde, il nous a sauvés par le bain de la régénération et de la rénovation en l’Esprit Saint. Et cet Esprit, il l’a répandu sur nous à profusion, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, justifiés par la grâce du Christ, nous obtenions en espérance l’héritage de la vie éternelle. » (Tit 3,3-7)

La fin de la lettre nous donne encore quelques éléments historiques :

    • Paul décide d’envoyer Artémas ou Tychique (qui sont donc avec lui) pour prendre le relais de Tite (Tit 3,12), et il demande à ce dernier de le rejoindre à Nicopolis, où il a décidé de passer l’hiver. On peut en déduire que Paul écrit la lettre soit de Nicopolis, où il vient d’arriver, soit d’une étape précédant son arrivée dans cette ville.
    • Paul recommande à Tite de prendre soin d’Apollos et Zénas, qui sont en voyage (Tit 3,13). Apollos est originaire d’Alexandrie. On peut tout à fait imaginer, qu’accompagné du légiste Zénas, il soit en route vers l’Égypte. Il aurait fait escale à Nicopolis, où il aurait rencontré Paul, puis serait parti pour la Crète. Paul aurait pu le charger d’apporter à Tite la lettre qu’il vient d’écrire. Il demande alors à Tite de prendre soin de ces deux personnes qui ont peut-être à passer l’hiver en Crète avant de repartir pour l’Égypte.

 

Passage à Corinthe et Milet ?

Après le séjour à Nicopolis, peut-être Paul est-il repassé à Corinthe et Milet. Le seul argument permettant d’imaginer cela se trouve à la fin de la 2e lettre à Timothée, écrite de Rome : « Éraste est resté à Corinthe. J’ai laissé Trophime malade à Milet. » (2 Tim 4,20) Ces deux événements ne semblent pas très anciens.

Épiménide et les Crétois

« Crétois : perpétuels menteurs, mauvaises bêtes, ventres paresseux. » (Tit 1,12)

Ce verset ne semble pas très charitable. Fait-il allusion à une expérience difficile de l’Apôtre lors de son passage en Crète ? Notons tout de même que Paul cite ici Épiménide, poète et chaman crétois du 6e siècle av. JC, originaire de Knossos. Cette citation constitue ce qu’on appelle le « paradoxe d’Épiménide » : comment un crétois peut-il affirmer que tous les crétois sont menteurs ?

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Épiménide de Knossos

Le bain de la régénération et la rénovation en l’Esprit Saint (Tit 3,5)

En quelques mots, Paul donne toute une théologie du baptême. La régénération renvoie à la nouvelle naissance dont parle le Christ dans son entretien avec Nicodème (Jn 3,3). Cette nouvelle naissance est une véritable œuvre de création de Dieu qui fait toute chose nouvelle en répandant l’Esprit Saint dans nos cœurs.

On peut rattacher à ce verset  de nombreux passages des écrits de Paul à commencer par le chapitre 6 de l’épître aux Romains, centré sur le baptême, vie nouvelle dans le Christ : Rm 6

On pourra aussi se reporter à Rm 12,2 ; 2 Co 4,16 ; 2 Co 5,17 ; Gal 6,15 ; Ep 4,22-24 ; Col 3,9-11

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Baptême d’un adulte

La jeunesse de Tite et de Timothée

« Exhorte les jeunes gens à garder en tout la pondération, offrant en ta personne un exemple de bonne conduite » (Tit 2,6-7)

Dans ce verset, Paul semble inclure Tite dans la catégorie des « jeunes gens », ce qui paraît étonnant si Paul écrit dans les années 63 et qu’il travaille depuis longtemps avec Tite.

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Icône des saints Tite et Timothée

De même, dans la 1e lettre à Timothée, on trouve : « Que personne ne méprise ton jeune âge. » (1 Tim 4,12). Ce verset est encore plus étonnant quand on sait que Timothée suit les pas de Paul depuis au moins son 2e voyage missionnaire (Ac 16,1).

De même, encore, dans la 2e lettre à Timothée, que la tradition considère comme la dernière écrite par St Paul, on trouve : « Fuis les passions de la jeunesse » (2 Tim 2,22). Cette exhortation se comprend pour un homme jeune, mais un peu moins pour un homme mûr.

Ces trois mentions font penser à certains que ces trois lettres pastorales ne sont pas du tout de la fin de la vie de Paul, mais du début de son apostolat et de ses voyages missionnaires. L’hypothèse est séduisante, d’autant que, du coup, toutes les informations sur la structuration et l’organisation de l’Église seraient beaucoup plus anciennes que l’on croit.

Bien sûr, tout cela ne tient pas si Paul n’est pas l’auteur de ces lettres… 

Deux perles de la lettre à Tite
  • Tout est pur pour les purs. Mais pour ceux qui sont souillés et qui n’ont pas la foi, rien n’est pur. (Tit 1,15)

Pour qui a le cœur pur, le bien inhérent à toute chose, toute situation et toute personne est manifeste. Le regard porté sur les personnes est lumineux de la lumière de pureté venant du cœur. De là résulte une grande liberté. St Augustin écrira : « Aime et fais ce que tu veux ».

Inversement, celui qui a le cœur souillé projette sur toute personne ou situation la souillure de son cœur, et tout est occasion de s’enfoncer davantage dans le péché.

  • La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, s’est manifestée. (Tit 2,11)

Ce qui s’est manifesté, c’est le don gratuit de l’amour de Dieu pour les hommes. Cette manifestation comporte toute la vie de Jésus, ses paroles, ses actes, sa venue parmi les hommes, sa mort et sa Résurrection.

A méditer…